Le maintien de la paix dans nos cités dépasse les seules notions d’effectifs policiers comprenant plus ou moins de brigades spécialisées, de commissariats, ou la fourniture d’équipements de combat, de vidéoprotection, etc. Faut bien en convenir, l’organisation policière actuelle est fragilisée et se crispe face aux nouvelles criminalités.

Le mode de gestion actuel de la police, hiérarchisé à outrance, a peine à concevoir d’autres actions en dehors des stratégies de maintien de l’ordre et de confrontation, a peine à innover, a peine à séduire de nouveaux candidates et candidats.

Il est donc capital, pour nous tous, de considérer la sécurité urbaine à une plus grande échelle d’esprit et de conception. L’insécurité publique contourne et dépasse le cadre policier. Nous devons élaborer une véritable politique de proximité et de prévention impliquant l’ensemble des acteurs sociaux. D’ailleurs, ces derniers, parfois sans le savoir, sur le terrain, effectuent des tâches de police. Nous devons imaginer et produire de nouveaux projets, mettant en scène, dans nos quartiers, aussi bien le postier que le concierge, le travailleur social hors murs, l’employé de la voirie, et naturellement le gardien de la paix référant. Les actions de sécurité doivent s’opérer dans un territoire clairement défini, en relation permanente avec la population, par une responsabilisation et valorisation de tous ces acteurs sociaux, dans un esprit de transdisciplinarité et par l’évaluation de la qualité des prestations de service fournies. C’est pourquoi les corps de police doivent changer leur manière de travailler, ainsi que leur politique d’engagement et de formation, afin de mieux s’appliquer à préserver la paix et non seulement s’entraîner à des ordres de bataille. Cet effort obéit à d’exigeantes capacités d’entreprise et d’innovation. Les polices en tenues doivent être visibles et en mesure d’offrir à la population une quantité de services qu’il devient difficile, du constat même des policiers, d’assurer par la seule dispense d’un commissariat traditionnel. Il faut donc aussi décloisonner ces postes et les rendre mobiles.

Des postes de polices mobiles et itinérants ouverts à tous les acteurs sociaux actifs en sécurité publique permettent plus de présence dissuasive et plus de disponibilité.

Les policiers, comme leurs partenaires, pourraient ainsi être davantage à l’écoute des besoins de la population et médier comme résoudre les problèmes par l’identification des causes. En effet, beaucoup de problèmes sont en réalité des besoins.

Les policiers doivent mieux occuper le terrain nourricier des criminels.

Tout un programme. Cependant, nous constatons que les directions de police se ferment, s’isolent dans de véritables casernes et réfutent tout changement sous prétexte qu’ils se sentent menacés. Mais, c’est la paix de nos cités qui est menacée. Nous sommes tous concernés. Nos expertises des pratiques policières en France, en Belgique et en Suisse relèvent pour beaucoup du même constat. La police est affaiblie par la structure qu’elle a empruntée, au fil de son histoire, aux militaires. Elle est conditionnée à agir comme s’il s’agissait de situations de guerre et non de paix. Son organisation autocentrée l’amène à conduire des opérations en toute indépendance logistique, faisant fi des contextes sociaux. Elle est trop peu apte à réhabiliter sa présence, à pacifier ses missions. Son organisation favorise les compromissions protectionnistes, récompense et valorise les opérations de combat plutôt que de résolution. L’initiative personnelle est souvent réprimée sous le jouc des voies de service et de l’obéissance à tout prix.

Le pendant de cette professionnalisation militarisée altère les capacités de changement, seules conditions pour s’adapter aux mutations sociales.

Les femmes et les hommes politique peuvent bien brandir le spectre de l’insécurité ressentie ou réelle, mais combien peuvent nous confier leur détermination et leur courage à réformer la police et à ouvrir les programmes de sécurité publique à l’innovation et aux compétences pluridisciplinaires.

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Co-écrit avec Frédéric Maillard, économiste de gestion, interlocuteur privilégié entre les pouvoirs politiques et les corps de police, en qualité d’analyste et prévisionniste des évolutions policières

Propos recueillis par la Commission Fédérale Contre le Racisme

Quelles bonnes pratiques préconisez-vous pour éviter que les Noirs en Suisse ne deviennent systématiquement la cible de contrôles policiers du simple fait de la couleur de leur peau?

Premièrement, initier des réflexions institutionnelles à propos de la discrimination professionnelle, que je qualifie d’objective, une action par laquelle les critères de genres, ethniques, sociaux, d’âge, d’habillement ou de comportement, etc. ont des fonctions opératoires et objectives. La principale difficulté pour les policiers consiste à ne pas généraliser des appréciations issues de la pratique, mais au contraire d’effectuer consciemment des hypothèses de travail. Les choix de personnes à contrôler ou à interpeller doivent se baser sur un faisceau d’indices et une contextualisation. En aucun cas ces « choix sélectifs » ne doivent être animés par des valeurs personnelles. Deuxièmement, les policiers ont grandement besoins d’outils de travail et de compréhension des enjeux d’un Etat de droit, bien avant des cours sur la lutte contre le racisme. Oui, j’ai officié pendant dix ans comme formateur de policiers en Suisse et en France et je ne crois plus que la formation seule peut éviter des glissements racistes. Troisièmement, lors du recrutement, il faut évaluer le postulant à son degré d’adhésion aux valeurs défendues par l’institution policière dans un Etat de droit, ainsi que ses capacités à se remettre en question. Dans ce cas l’attention sera portée sur les capacités d’apprendre, d’évoluer et d’être en mesure de procéder à de l’introspection, aux capacités de défendre les positions politiques de l’Etat, ceci pour évaluer immédiatement les capacités du postulant à opérer des démarches « éthiques », c’est-à-dire comprendre ce qui sous-tend les lois et les règlements d’un État de droit démocratique. Si l’on désire réellement trouver une issue aux problèmes de racisme et de discrimination, il faut élaborer une réflexion sur les processus, développés par la pratique, qui sous-tendent les représentations subjectives, qui agissent comme des protections aux peurs engendrées par un métier à risques. Il s’agit également d’appréhender les notions de pouvoir de coercition et discrétionnaire et, par conséquent, les dangers d’abus de pouvoir et de discrimination.

Y a-t-il des mesures concrètes prises au sein des polices en Suisse pour éviter les dérapages et les abus envers les Noirs et pour éviter les pratiques discriminantes et racistes ?

Quelques-unes, mais les Corps de police ne sont pas pourvus encore en grilles d’analyses de situations critiques. Dans toutes les affaires considérées à caractères racistes, c’est la confirmation ou l’infirmation du degré de racisme du fonctionnaire impliqué qui sont évaluées et l’on ne peut que déplorer que ne soient pas interrogés l’action menée, les moyens mis en œuvre, les outils utilisés, psychiques et physiques, l’encadrement, la communication, en amont et en aval de l’intervention. Pourquoi l’agent est-il intervenu de la sorte ? Pourquoi a-t-il privilégié cette action plutôt qu’une autre ? Qu’avait-il à sa disposition pour résoudre le problème ? A-t-il déjà été confronté à ce type d’action ? Quelles ont été les instructions ? A-t-il été confronté à ce type d’action lors de formations continues ? Ce sont autant de questions qui renforcent, je veux le croire, la réflexion critique et évitent l’enfermement de l’exclusif débat raciste. Les réponses formulées répondraient aussi bien au devoir de rendre compte des institutions d’État envers les citoyens, qu’aux développements de nouvelles compétences professionnelles. Cela permettrait à la police de trouver une position ferme sur ce qu’est un acte à caractère raciste ou discriminatoire envers les Noirs et les autres communautés. Les Corps de police souffrent d’immaturité organisationnelle en ressources humaines et en politique de formation, de faiblesses managériales, d’absences de politiques en éthique et droits de l’homme et de grilles de lecture des situations critiques. Les outils manquent pour soutenir un regard policier déshabillé de réflexes protectionnistes primaires. Deux mesures simples peuvent être mises en place. La première consiste à aménager, à la prise ou à la fin de service, un espace de discussion pour faire le point sur telle ou telle pratique abusive ou idée reçue. C’est aux cadres intermédiaires d’organiser ces moments de discussions. Durant ces séances, ils sensibiliseront leur personnel et en profiteront pour remettre à l’ordre ceux qui, par routine, se laissent aller à la discrimination . Ça implique que les cadres soient formés pour. La seconde mesure, plus institutionnelle, consiste à mettre en place une analyse des incidents critiques. Par ce biais, des exemples d’interventions délicates, ou dénoncées comme telles, pourront servir de spécimen pour découvrir toutes les fragilités du système de management, et envisager alors des mesures à long terme. Ainsi, pour atteindre les objectifs de combattre l’acte raciste et toute forme de discrimination, les états-majors doivent développer trois axes : La posture et attitude de leurs agents sur les rôles du service public et les valeurs défendues dans un État de droits ; Les compétences des cadres intermédiaires à promouvoir les postures et attitudes des policiers ; Les qualités du management des cadres supérieurs en analyse d’incidents critiques.

A qui peuvent s’adresser les personnes qui s’estiment victimes de contrôles abusifs et systématiques ? Ces organes sont-ils suffisamment indépendants de la police pour pouvoir remplir leur fonction qui est de protéger les victimes ?

Tous les Corps de police ont un groupe, une brigade, d’inspection générale. Mais la plupart du temps ce service n’est pas indépendant à la police. Il s’agit d’officiers de police qui ont beaucoup de difficultés à ne pas défendre la profession contre elle-même. Il n’y a pas de vue pluridisciplinaire et indépendante. Et en général ces officiers rendent des comptes à la direction de la police, elle-même ayant tout intérêt que les affaires ne soient pas ébruitées. Généralement c’est le chef de la police qui dirige l’inspection générale. C’est une absurdité. Certes parfois une affaire est rendue publique, où dénoncée en justice, mais c’est exceptionnel. Certains Corps de police ont un commissaire à la déontologie, d’ordinaire il s’agit d’un juriste ou d’un magistrat, là encore, il est difficile pour cette personne d’obtenir les versions exactes des affaires. Il faut savoir qu’en tout premier lieu c’est le responsable direct du policier qui prend sa déposition, parfois un officier, dans la plupart des cas la déposition sera « orientée » avant d’être acheminée par voie de service. Il est nécessaire d’instaurer un collège pluridisciplinaire extérieur au Corps de police qui puisse avoir accès sans restriction à l’ensemble des dossiers, interpeller directement les agents de police, visiter les postes et les brigades sans avertissements.

Les métiers policiers sont aujourd’hui plus complexes et leurs enjeux majeurs pour garantir l’équilibre sécuritaire nécessaire au développement social et économique de nos sociétés. Ils requièrent des habiletés professionnelles nouvelles, mais une chose reste immuable : l’adhésion aux valeurs fondamentales de notre Etat de droits. Dès lors, il ne suffit plus de compter sur la formation de base en école de police pour acquérir la juste compréhension de ces enjeux. Il s’agit d’élargir le recrutement à de nouveaux profils de policiers. Aussi, le recrutement doit exiger plus de compétences. Il est nécessaire d’évaluer le postulant à son degré d’adhésion à nos valeurs d’une société de droits. L’attention doit être portée sur les capacités d’apprendre, d’évoluer et d’être en mesure de procéder à de l’introspection, aux capacités de défendre les positions politiques de l’État, ceci pour évaluer immédiatement les capacités du postulant à opérer des démarches « éthiques », c’est-à-dire comprendre ce qui sous-tend les lois et les règlements d’un État de droits et démocratique. Une attention particulière doit être portée encore sur la faculté à s’affirmer, à l’authenticité du postulant et ses capacités d’autonomie et d’initiatives, aux capacités de réagir positivement aux difficultés, frustrations et stress. Si l’on désire maintenir le haut niveau d’exigence nécessaire à la pratique des métiers policiers, alors il s’agit de professionnaliser encore le recrutement au sein de nos Corps de police.

La Grande Chambre de la CEDH rejette le recours de la Suisse dans l’affaire Kalifa. L’homme avait été rudoyé par des policiers genevois lors d’un contrôle d’identité. Porter un jugement critique sur la pratique policière en Suisse, et la pratique de la cœrcition d’Etat, demeure encore un tabou dans les corps de police. Cette expression de vulnérabilité semble conforter l’idée qu’un danger subsiste à questionner l’essence des valeurs policières. Pourtant, les statistiques démontrent largement que l’immense majorité des doléances déposées contre la police concernent des contrôles d’identité, les conditions d’interpellation, les gardes à vue, d’accueil et le refus de prendre en compte des dépositions, ceci en lien avec le degré d’intégration sociale du plaignant. Le mécontentement se cristallise autour de pratiques ordinaires, et sans éclats. C’est donc bien autour de ces pratiques que les policiers doivent être encadrés. Et tous les secteurs de la force publique sont concernés. Dans la majorité des situations, qu’il s’agisse du personnel policier et des douanes, de gardiens et surveillantes de prison, de collaborateurs des offices d’immigration et d’asile, des convoyeurs et préposés aux refoulements, ce sont les problèmes qu’on pourrait qualifier par une extrême banalité qui engendrent les plus graves dérapages. Une analyse critique de ces affaires quotidiennes et banales doivent amener des éléments d’ingénierie sur la qualité de l’encadrement de l’institution.

Pour en savoir plus : Présumé Non Coupable, des flics contre le racisme

Malgré l’usage habituel et quasi quotidien du terme police, celui-ci reste ambigu, susceptible d’utilisations diverses et difficile à cerner, même s’il est encore aujourd’hui la principale incarnation du monopole de la force, en temps de paix. Elle n’est plus garante de l’ordre sociale, comme elle a pu l’être. Entendu que la sécurité publique contourne et dépasse le cadre policier, il est urgent de reconsidérer l’approche sécuritaire, globale et ciblée, donc repenser les missions de police dans leur intégralité. De nos jours l’action des acteurs institutionnels est relayée par un grand nombre d’acteurs privés, et des acteurs commerciaux sont également associés à des procédures partenariales. Ces acteurs privés sont de qualité, encore trop souvent peu considérés ils recherchent un statut officialisé par les autorités. Un constat : la police n’est plus la seule police. D’ailleurs les enjeux en sécurité publique sont de plus en plus complexes et ne peuvent être laissés aux seules structures moribondes, passéistes, des corps de police que nous connaissons. La sécurité publique est une pensée globale et sociétale, et ne doit pas être considérée uniquement par le prisme policier. Il s’agit d’une chaîne diachronique d’interventions dont la police n’est qu’un maillon. La mise en place de réseaux et de partenariats auprès de nouveaux acteurs institutionnels, juridiques et privés sont les enjeux politiques que, citoyens, nous devons soutenir. Prendre cette direction révèlera aussi les insuffisances institutionnelles et nous engagera à les atténuer.

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Dans cette période troublée, tendue, un point me semble important à propos de la sécurité publique, ceci d’autant devant l’importance des défis qu’il va falloir affronter ces prochaines années. Les effets des missions de la police et de celle de la force publique en général sont tout à fait singuliers : ils mettent en exergue les valeurs du cœur gouvernemental. C’est pourquoi la pratique policière et toutes formes de déclinaisons de la sécurité publique, requiert un sens aigu de l’engagement et des responsabilités, soutenu par une législation adéquate, des normes d’applications déontologiques et des valeurs éthiques. Les métiers policiers exigent de leurs agents une disponibilité permanente et des capacités d’improviser continuellement les réponses aux problèmes posés, qu’ils soient criminels ou civils. Un paradoxe d’improviser pour des structures qui sont fortement hiérarchisées et dont les « ordres de services » sont répertoriés, classifiés et archivés. Plusieurs espaces qui permettent un examen des situations vécues, encadrées par une grille critique construite sur les valeurs des droits humains sont indispensables pour le développement de compétences cadres, qui permettent aux agents d’évoluer dans ces « improvisations ». Le Ministre en charge de la police, doit offrir toutes les assurances qu’il agit avec fermeté face à la criminalité et la délinquance, mais avec autant de fermeté pour mener les corps de police vers de nouvelles structures managériales, notamment celles qui professionnalisent le métier policier, en accord non négociable avec les valeurs de notre démocratie.

Pour en savoir plus : Police état de crise ? Une réforme nécessaire.

Quelle n’a pas été notre surprise en entendant le président du syndicat des gendarmes genevois dire à l’antenne de la télévision locale « le flic veut bouffer du béton ». Il ne s’agit ni plus ni moins d’une méconnaissance de la finalité de la mission de la police. Pour « bouffer du béton » il n’est plus nécessaire de perdre de l’argent à former des policiers qualifiés. Ce métier est-il réduit à ça ? Depuis des années en Suisse nous élevons le niveau de professionnalisation des policiers. Est-ce utile si les policiers eux-mêmes se satisfont d’une certaine médiocrité ? Quelques hommes surentrainés suffisent pour les opérations de maintien de l’ordre, tout le loisir à ces agents de « bouffer du béton », à les entendre, c’est probablement l’avenir que nous réserve la gendarmerie genevoise. Pourtant, il est urgent d’imaginer un engagement de personnes qualifiées et formées pour assurer les nombreuses taches de sécurité publique, et clairement, ce ne sont plus les policiers qui détiennent ces compétences. Les métiers de la sécurité publique exigent une belle intelligence et des connaissances en sciences criminelles, politiques, économiques, informatiques… Les initiatives de police proviennent des exécutants, c’est à dire que les agents, de par les situations, inventent des solutions et innovent. Mais, si le policier est dépassé par les buts à atteindre, ce qui semble être le cas à Genève, il cherche à recadrer ses actions au plus petit dénominateur commun, et quand les actions perdent sens, l’agent est amené à limiter son activité au minimum à exécuter, sans discerner les enjeux des missions, alors la sécurité publique n’est plus garantie.

Pour en savoir plus : Police état de crise, une réforme nécessaire

En termes de travail quotidien et dans la rue, les Corps de police ont de la difficulté de s’affranchir d’un système organisationnel militaire qui, pourtant, démontre au quotidien ses limites. Les preuves sont faites que le système de management actuel ne permet plus d’assurer la sécurité urbaine. La police ne peut plus aujourd’hui répondre aux missions. Le modèle de gestion militaire doit être laissé aux militaires, qui remplissent d’autres tâches que celles policières. Seules exceptions, lors des actions de maintien de l’ordre, comme en cas de catastrophes ou de manifestations. Pour le quotidien des affaires de police urbain, plusieurs modèles répondent à ces défis nouveaux. Dans nos régions lémaniques, toutes les statistiques démontrent que depuis une décennie les directions de police se sont éloignées de la réalité criminelle : elles sont impuissantes. Les résultats sont affligeants. Les défis criminels sont complexes. Les défis managériaux le sont tout autant. L’orientation militarisée comme fin en soi est un manque de connaissance de la sécurité urbaine. Réduire le métier à la seule expression primaire est un aveu de faiblesse, passéiste. La police doit développer une habilité et une habileté à résoudre des conflits dégénérescents, à enquêter minutieusement dans toutes les catégories sociales, à comprendre les enjeux transnationaux. Le policier aujourd’hui ne veut plus et ne doit plus se trouver écraser dans une organisation qui ne permet pas le développement personnel et l’innovation. Son intelligence est défiée. Les politiques doivent se ressaisir et ressaisir les états-majors en exigeant plus de maturité managériale et de pluridisciplinarité. S’affranchir du modèle militaire.

Pour en savoir plus :
Police état de crise, une réforme necessaire

Le défi des polices suisses et européennes est de se retrouver au cœur de leur communauté. La fonction de la police est sociale, son métier est humain. En aucun cas il n’est question de dominance, mais de respect de l’ordre public, de tranquillité et salubrité publiques. La police n’agit efficacement que grâce à son intégration : présence, permanence et échange. Le modèle allemand – police wissenschaft – a ceci d’intéressant qu’elle met en lumière que les opérations policières les plus aptes à entretenir un sentiment de sécurité ne coïncident pas avec l’action traditionnelle de la répression du crime. Les fluctuations du sentiment d’insécurité ne sont d’aucune façon réductible aux fluctuations de la courbe des taux d’élucidation des crimes majeurs. La réponse est une police communautaire, élargissant le mandat de la police aux résolutions des conflits par une action préventive, de partenariats, qui s’oppose à la seule coercition. Le travail de résolution des problèmes fait référence à l’identification et à l’analyse des causes possibles des désordres. Les acteurs sociaux ne réagissent pas seulement à des problèmes après qu’ils se soient produits ou aient été signalés, et ils n’attendent certainement pas qu’ils dégénèrent. Ils agissent non seulement sur les manifestations de l’insécurité mais tentent également d’identifier ces facteurs et de les influencer. La sécurité est l’affaire de tous. Les polices en Suisse et en Europe doivent se donner plus de moyens encore pour devenir les animatrices d’une véritable coproduction de la sécurité publique.

L’efficacité d’une action de sécurité civile et urbaine est seulement profitable si l’État, ses services de polices, sociaux, d’éducations, de voiries… anticipe les événements sans violations des libertés, intervient proportionnellement et réinstaure un équilibre social et sécure. Dans le cadre policier, l’enquêteur transmet aux autorités les informations civiles ou criminelles, s’en suit, ou pas, une procédure. Pour nous tous la tentation est grande d’anticiper l’interpellation de personnes selon des critères d’ordre statistiques ; opérations qui réduisent les libertés dont nous bénéficions en démocratie, et dont nous en sommes responsables. Pour dire, et c’est risible, certains groupes évoquent la surreprésentation de prénoms identiques dans certains délits, suggérant de garder un œil attentif sur cette population, ce qui s’apparente nettement à un glissement alarmant vers une stigmatisation ethnique, religieuse ou politique. Combien y a-t-il d’Yves Patrick en prison ? Qu’il s’agisse de prélever l’ADN préventivement comme il a été évoqué en Suisse est un aveu de faiblesses, une dangerosité. Dans ce cas précisément les polices suisses, et européennes, sont dotées de suffisamment de banques de données pour confondre le fautif. La première difficulté n’est pas d’ajouter des couches, mais bien de réorganiser les procédures pénales et administratives qui ne correspondent plus à l’évolution géopolitique de la Suisse. Il est question dans ce débat ADN bien plus de renforcer l’autorité de l’État et ses pratiques, que de stigmatiser des populations.