L’homme se rhabille. Il ferme la ceinture de son pantalon. Réajuste sa chemise. Sort de sa poche un peigne et se recoiffe d’un geste machinal. Joëlle est allongée nue sur le lit. Elle fume une cigarette. Elle se gratte le sexe. Elle pense devoir passer sous la douche. Se nettoyer alors des mains qui la fouillent. Chambre de pute. Location sauvage. L’immeuble appartient à un ancien flic des mœurs. Il a aménagé les paddocks très simplement. Chiottes. Lavabo. Lit. Rideaux voilés contre les fenêtres. Les passes ne s’éternisent pas plus de quelques minutes. Un turn-over calibré. Rentabilité garantie. L’homme passe son caban et s’approche de la porte. Il se retourne et observe un instant celle qui s’est offerte. Il a oublié son prénom. Son regard passe sur les deux billets de banque qu’il a laissés sur la table de nuit. C’est trop cher à son goût. Il referme la porte derrière lui sans un mot. Le smartphone vibre sur la table. Joëlle se penche. Elle saisit l’appareil. Vérifie le numéro du correspondant et répond. Elle inspire la fumée de sa cigarette. Elle s’affole. Joëlle écoute anxieuse ce que lui dit Jean-Claude. Un vieil ami. Cabaretier. L’un des rares type dont elle a confiance. L’homme raconte les coups de feu échangés entre Matteo et le flic. Le visage de Joëlle devient pâle. Jean-Claude enchaîne en demandant à Joëlle qu’elle se rende à l’hôpital. Sa fille Yevdokiya a été atteinte de plusieurs balles tirées par la police. Joëlle ressent les fourmillements d’une angoisse se répandre dans son corps. L’homme n’ajoute rien et coupe la conversation. Elle bondit du lit. Éteint la cigarette dans le cendrier. Fouille dans ses affaires. Trouve de quoi s’habiller. Vielles fripes. Elle ferme difficilement les boutons de sa chemise, ses doigts tremblent. Devine le drame se jouer. Yevdokiya l’a quitté la semaine dernière pour rejoindre Matteo. Joëlle n’aime pas ce junkie. Yevdokiya n’a que douze ans. Quelle connerie encore. Elle est sous tutelle judiciaire. Elle sait n’avoir jamais été la mère juive qu’elle aurait pu être. Femme bienveillante. Nikolaï l’a laissé tomber quand il a appris qu’elle était en cloque. Elle s’était déjà vendue dans le passé. Avait pensé sortir de la rue. Mais il a regagné ses bureaux, au Consulat. Il a retrouvé sa légitime. La femme lui a pardonné. Trop à perdre. Cercles d’amis. Tennis. Séjours. Remises en forme et garde-robes. La Genève internationale. Joëlle referme brutalement la porte. Elle ne s’est pas maquillée. Elle file dans les escaliers. Croise Josiane et Patricia qui montent avec des clients. Les deux femmes questionnent les raisons de cette précipitation. Joëlle saute par deux les marches sans répondre. Trottoir. Petit jour. La rue est jonchée de bouteilles, de cartons, de cageots, de clopes et de kleenex. La chaussée est trempée. La voirie a lâché du lest dans le quartier. Abandonné. Les magistrats rénovent Champel. Joëlle court sur la rue De-Monthoux et fait signe à un chauffeur de taxi. La porte arrière du véhicule s’ouvre. Joëlle s’engouffre à l’intérieur en demandant de se rendre en urgence à l’hôpital cantonal. Le chauffeur sourit. Il apprécie les courses d’urgence. Il est sous retrait de permis. Il se fout des limitations. La voiture bondit dans la rue. Place de Cornavin. James-Fazy. Coulouvrenière. Georges-Favon. Avenue du Mail et Pont-d’Arve. À gauche sur la rue Lombard, et plantée sèche des freins devant les urgences de l’hôpital. Joëlle tend un billet de cinquante boules. L’homme repousse sa main et demande de garder son argent. Il reconnait le désespoir quand il le croise. Il ajoute s’appeler Karel. Précise que c’est Slovène. Joëlle sort du taxi et court sur l’esplanade. Elle se présente à l’accueil. Réceptionnistes surchargées. Téléphones et fil d’attente. On lui indique un couloir, des lignes de couleur sur le sol. Elle doit suivre la ligne bleue. Ascenseur. Sous-sol. Tubes néon. Lits vides contre les murs. Couloir. Ligne bleue. Elle se retrouve devant une large porte fermée. On lui a dit d’attendre. De s’asseoir. Elle reste debout. Cent pas. Les minutes s’écoulent. La porte s’ouvre sur un médecin. La cinquantaine. Yeux marron. L’homme s’approche de Joëlle. Ses jambes ne la soutiennent plus. L’homme l’attrape par les mains. Il lui parle longuement. Une voix caverneuse. Le visage de Joëlle devient laid. Chaque ride se creuse. Les yeux brouillés de larmes. L’homme prend Joëlle par l’épaule. Il tire sur une corde qui enclenche l’ouverture de la porte. La pièce est dépourvue de charme. Les murs verdâtres. Deux policiers en uniforme se trouvent devant le rideau gris qui dérobe le lit des regards. Joëlle marche vers ce rideau. Elle est soutenue par le médecin. Les deux agents se poussent de côté. Ils sont respectueux. Le médecin tire le rideau. Un plateau métallique. La forme d’un corps sous un drap blanc. Joëlle remonte le plateau. Le médecin la regarde un instant. Il retire le drap. Joëlle se retient de respirer. Elle porte ses mains à sa bouche. Ses yeux rivés au visage lisse de sa fille. Sensation déconcertante. Yevdokiya dort. Elle est si jeune. Belle surtout. Ses tatouages parfaitement dessinés. Joëlle avance doucement sa main droite de peur de la réveiller. Elle touche alors son épaule. Une peau blanche. De la viande froide. C’est absolu. Le médecin recule d’un pas. Joëlle s’avance et pose sa tête dans le creux de l’épaule de sa fille. Elle ne sent rien. Caresse les cheveux noirs de Yevdokiya. Elle peut enfin pleurer. Tout son corps tressaille. Une longue plainte croît à mesure qu’elle franchit la gorge. Puis le corps se fige. Les poings se serrent. La tête se rejette en arrière. Hurlement brutal et solitaire. Joëlle veut s’allonger à côté de sa fille. Elle s’est débarrassé des ses chaussures. Tente de retirer sa chemise. Le médecin l’en empêche. Elle se débat. Les policiers prêtent main forte. Les trois hommes immobilisent Joëlle contre le mur. Elle mord l’un des flics. Serre ses dents dans ce morceau de chair. L’homme se dégage. Joëlle s’effondre sur le sol terne du sous-sol de l’hôpital universitaire. Le policier blessé bande sa main dans une étoffe qu’il a trouvée sur un chariot. Son collègue maintient Joëlle par sécurité. Le médecin prépare une seringue. Injection de sédatif.

Yevdokiya est tirée de sa torpeur. Bruits sourds. Détonations. Elle est allongée sur la banquette arrière d’une voiture. Comment comprendre. La pluie redouble contre la carrosserie. Son dernier souvenir est pour Matteo. Bras puissants. Injection commune d’une dose d’héroïne. Elle s’est assoupie contre son épaule. Elle s’est sentie soulevée. Voit un flic la porter. Images confuses. Des escaliers. Coups d’épaule. Une porte cède. La rue. Le vent. La pluie contre le visage. Elle est jetée sur la banquette arrière d’une voiture de police. Perd connaissance. Coups de feu. Elle se redresse légèrement. La gueule meurtrie. Elle a froid. Tente d’ouvrir la portière. Une masse empêche l’ouverture. Yevdokiya pousse plus fort encore et se faufile par l’entrebâillement. Trottoir. C’est le corps d’un flic contre la portière qui en empêchait l’ouverture. Une arme à la main. Il est mort. Elle connaît ce flic. Un ami de sa mère. On l’appelle le gnou. Elle file un coup de pieds puissant contre l’épaule du flicard. Son corps s’effondre sur le trottoir. La poire dans le caniveau. Crève. Elle voit Matteo étendu sur le sol trempé. Elle s’approche. Il ne respire pas. Sa poitrine couverte de sang. Des sirènes. Des feux bleus qui reflètent. Des gens qui traversent la chaussée. Le feu qui gagne en force dans l’immeuble, au troisième étage. Elle prend le fusil à pompe à terre près du corps de Matteo et bondit en bousculant plusieurs personnes. L’une d’elle veut la retenir. Elle file un coup de crosse. L’homme tombe à terre. Yevdokiya marche sans précipitation. Elle remonte un immeuble. Emprunte la rue de la Navigation. Elle connaît parfaitement le quartier. Les bruits sont loin derrière elle. Elle porte des talons. Un jeans élimé. Un t-shirt noir. Des tatouages pleins les bras. Elle titube légèrement. Se ressaisit. Elle ne veut rien laisser aux flics qui vont fatalement la rechercher. Une gamine de douze ans. Blaireaux. Ses cheveux noirs mi longs couvrent en partie son visage blême. La pluie l’a trempé. Elle tient à deux mains le fusil à pompe devant elle. Matteo lui a appris à s’en servir. Bois de Versoix. Cibles à vingt mètres. Des canettes de bières volent en éclats. Elle n’a pas aimé Matteo. Il lui refourguait sa dope et la baissait. Un passe temps. Les services sociaux ont lâché prise. Comme son tuteur. Yevdokiya a toujours voulu rester avec Joëlle, sa mère. Bien mal vue par la justice. Toxicomane. Prostituée. La gamine en perdition. Pourtant c’est Joëlle qui a envoyé ce flic. Pas les flics. Seulement lui. Le gnou. Ami de longue date et de quatre cents coups. Joëlle l’a connu à l’école de police. Licenciée pour de la schnouff partagée aux vestiaires du Centre de formation de Carouge. Dégringolade. Rue. Trottoir. Passes à cent balles. Pipes à cinquante. La conne s’est fait mettre enceinte par un diplomate russe qu’elle pensait amoureux. Même les rats font des petits. Un mec remonte la rue en direction de Yevdokiya. Elle ne ralentit pas. Marche droit dessus. Le type aperçoit le fusil à pompe. Il change de trottoir et file rue du Levant. Yevdokiya voit qu’il compose un numéro sur son portable. Elle sait qu’il appelle les bourrins. Elle s’en fout. Un bain de sang ou rien. Débouche sur la place de la Navigation. Bistrots. Kebabs. Le Bollywood et sa cuisine indienne. Il n’y a pas foule à cette heure-ci. Les quelques glandus qui l’aperçoivent ont des mouvements de recul. Des sirènes s’approchent. Yevdokiya ne change rien à sa démarche. Elle sert peut-être un peu plus son arme. Les doigts de ses mains blanchissent. La pluie redouble. Ça lui va bien. Direction les Bains des Pâquis. Elle attendra les flics là-bas. Se souvient petite les après-midis avec sa mère. Seins nus. Crème de bronzage. Ses premiers pétards. Les hommes qui reluquent Joëlle qu’ils connaissent du quartier. Ils lui matent le cul pour s’en souvenir plus tard auprès de leur femme. La petite Yevdokiya qui n’attire pas encore les vieux. Sauf quelqu’un. Elle s’est retrouvée coincée dans un vestiaire. Le type lui a sorti sa bite. Elle a souri et lui a mis une mandale. Le gnard s’est ouvert la gueule contre le porte-manteau. Yevdokiya est sortie en refermant la porte derrière elle et a rejoint sa mère devant les bassins. Ce n’est pas la dernière fois qu’elle allongera des gonzes. Ce premier coup d’essai lui a ouvert les yeux sur la façon de faire avec ses vicelards. Joëlle lui a demandé parfois de se calmer car plusieurs sont ses clients. Yevdokiya l’a envoyé chier. Rapports conflictuels avec sa génitrice. Pourtant rapports sentimentaux. Une mère en dérive. Une gamine s’affranchit. La justice tranche pour une mise sous tutelle. Matteo entre dans sa vie. Elle grandit vite. Apprend les trucs et les astuces. Rébellion contrôlée. Elle débouche sur le Quai du Mont-Blanc. La gouille noire agitée par les vents. Genève illuminé derrière le rideau de pluie. Une bise froide lui claque la gueule. Elle se faufile entre les quelques voitures de luxe qui croisent à cette heure. Feux et essuie-glaces enclenchés. Plusieurs voitures de flics empruntent la rue de l’Ancien-Port, celle du Léman et Barton. Ils seront là très vite. Yevdokiya traverse la bande de terre et saute par-dessus le portail des Bains des Pâquis. Elle court se mettre à l’abri près des bassins. Observe les lieux. Buvette fermée. Elle tire une chaise métallique contre le mur et s’assoit le fusil à pompe sur ses genoux. Il pleut. Elle sent le sel de sa peau contre ses lèvres. Voit de l’agitation sur le quai. Il lui faut attendre. Les flics franchissent le portail des Bains. Ils se précipitent vers les bassins. Ils sont armés. Au poing. À douze ans Yevdokiya se lèvent et ouvre le feu. Les impacts des balles la figent sur place avant qu’elle ne s’effondre dans la chaise métallique. Il pleut. Trois flics à terre. Blessures mortelles. Une môme abattue. Un bain de sang. Les flics s’approchent prudemment. Yevdokiya perd conscience en souriant. Une mare de sang sous la chaise. Empreinte brique sur le béton.

Il pleut. Fait noir. Il enfonce sa casquette sur son crâne. Il ouvre la portière. Il sort de la voiture. Il claque la portière de son véhicule de service. Il enclenche la fermeture des portières. Dans le quartier les voitures de flics se font aussi voler. Les pneus percés parfois. Les pare-brise brisés. Les habitués connaissent sa voiture et ses horaires de service. Il ne devrait pas avoir de souci. De toute manière si l’un des zonards d’ici devait avoir l’outrecuidance de l’emmerder, il sait dans quelle chierie il irait se foutre. Les flics d’ici ne laissent rien passer. C’est parfois illégal. C’est la règle. Il pleut. Il remonte la fermeture éclair de sa veste, et le col. Il vérifie si son bois est bien fixé à sa ceinture. Une vieille matraque que la police a retirée depuis longtemps. Mais lui la porte encore. Elle s’est tant écrasée sur de sales gueules qu’il ne s’en passe plus. Il se met en mouvement. Lourdement. Ceux d’un bovidé. Combien de fois a-t-il été comparé à ces gnous d’Afrique qui enfoncent les barrières et encornent les paysans. Il frappe facilement d’un coup de tête. Pourquoi l’Afrique ? Un lien à l’Est et la Corne, puis la déferlante de ses habitants dans les années quatre-vingts en Europe. La Suisse. Genève. Son quartier des Pâquis. Et ce condé qui serre les dealers. Des réfugiés qui s’assomment à l’alcool pour se penser vivants. Femmes et enfants au pays. Coup de téléphone, pas encore portable. Une réussite chez les blancs. L’argent facile. L’enfant du coin revient les poches pleines de pognon. Aujourd’hui il fait vivre le village. Il a traversé la méditerranée. Fils prodige. Père décédé après avoir été encorné par un gnou, ou par l’alcool absorbé tant d’années. Et lui avance lentement le long des immeubles noircis par les hydrocarbures déversés. Les lumières des enseignes publiques reflètent contre les vitrines, et la chaussée mouillée. Quelques rares énergumènes filent entre les gouttes. Ils s’engouffrent dans les allées. Des ombres furtives. Alors il marche tranquillement. Il observe les moindres détails. Un souffle. Un cri. Un visage. Un indice. C’est Joëlle qui lui a demandé ce service. Une prostituée. Dealeuse. Prête à clamser pour une passe de quelques dizaines de francs. Une amie. Joëlle. Et sa gamine : Yevdokiya. Née d’une rencontre amoureuse de quelques semaines avec un diplomate russe de la Genève internationale. Joëlle a accouché seule à la clinique des Grangettes. S’est foutue dans le crâne d’appeler sa fille d’un prénom russe imprononçable. Puis Joëlle s’est remuée les fesses pour l’éducation de son tendron. Yevdokiya a suivi sa scolarité à l’école des Pâquis. Antichambre de Champ-Dollon, ou de Belle-Idée. Chemin du Petit Bel-Air. Il pleut. Il déplace sa masse de chair et de muscles. Il se rend dans cet immeuble squatté insalubre et peinturluré de tags antisystèmes. Messages de désolation. Il descend les quatre marches qui mènent à la porte d’entrée. Un coup d’épaule et la fait voler en éclats. Il sait ne rien respecter. Il sait les emmerdements hiérarchiques, à venir. Mais Joëlle lui a demandé ce service. Yevdokiya a été emmenée dans une gonfle de Junkies. C’est une gamine encore. Douze ans. Il va la sortir de là. Couloir sombre. Déchets qui jonchent le sol. Les plâtres des murs s’effondrent. Un escalier. Il pose son pied droit. L’escalier grince. Il monte les marches. Ça court dans les étages. Un petit caïd débarque. Il fonce droit sur le gnou sans mesurer sa force. Il baisse la tête et encorne le jeune idiot camé. Il l’attrape par les épaules et le jette en bas des escaliers. Il se remet en mouvement. Premier étage. Les portes défoncées. Les sols fissurés. Les pièces d’appartement rongées par le temps passé. De la musique folk à la dérobée. Deuxième étage. Il empoigne un gus. Il le colle contre la paroi d’un vestibule. Demande très courtoisement où se trouve Yevdokiya. Le jeune homme pue de la gueule. Reste que des chicots. Il pèse moins de cinquante kilos. Il lui file deux beignes et une mandale. Yevdokiya doit se trouver au troisième étage avec Matteo. Il sourit en secouant ses larges épaules. Ce plouc tient le squat. Qu’a-t-il à faire avec cette gamine ? Il atteint le troisième étage. Se glisse sans bruit. La musique folk vient de l’une des pièces. Il repousse le rideau noir. La pièce est enfumée. Des corps enlacés. Des bougies dégueulantes de cire rouge et des couvertures militaires jetées par-ci, par-là. Il s’avance entre les couples. En repousse quelques-uns d’un coup de pied. Découvre Matteo. Il connaît le zèbre depuis pas mal d’années. Un gnou et un zèbre. Ingrédient de la savane. Sauvage et force brutale. Il reconnaît Yevdokiya contre l’épaule de Matteo. Il se baisse et arrache la jeune fille des bras amorphes de son dealer. Le regard furtif. Lointain. Perdu dans les limbes. Il porte la jeune fille contre lui et fait demi-tour. Au passage il bouscule volontairement plusieurs bougies. Elles mettent le feu aux rideaux noirs. Il passe le couloir du troisième et file dans les escaliers. Un coup d’épaule contre une autre flaque de bonhomme, et il se trouve au rez-de-chaussée. Yevdokiya contre son épaule. Il entend les cris dans l’immeuble. Il devine que le troisième est en feu. Il pousse la porte d’entrée et se retrouve dans la rue. Il pleut. Il s’enfonce dans la nuit. Des parasites déboulent pour admirer l’incendie. Il enclenche l’ouverture des portières de son véhicule de service. Dépose Yevdokiya sur la banquette arrière. Des sirènes au loin. Il referme la portière. L’homme crie son nom. Il se retourne. Il reconnaît Matteo qui tient un fusil à pompe entre ses mains. Un coup de feu. Il s’effondre contre le pneumatique arrière du véhicule de police. Il sort son arme et tire contre son chasseur. Vingt-huit ans de service. Il s’éteint dans la nuit froide d’un quartier de Genève. Matteo meurt d’une balle en plein cœur.

Entendre des propos comme « la France tu l’aimes ou tu la quittes » (propos que l’on peut reprendre au compte d’autres pays par ailleurs), démontre de la part ceux qui tiennent de telles paroles une méconnaissance absolue des problèmes citoyens et de sécurité. Pourtant ce sont ceux-là même qui agitent le spectre criminel et qui promettent l’ordre et l’intégration des valeurs européennes. Ils confondent la sécurité de l’action sécuritaire. Les débordements vécus dernièrement dans les banlieues françaises sont particulièrement significatifs. Il ne doit pas être question d’une opposition entre la société citoyenne et nationale et l’immigré. Il y a des projets communs qui doivent être assumés ensemble. Bien malheureusement depuis plus de vingt ans des signes concrets d’un malaise d’une citoyenneté mal définie et parfois bafouée par les administrations ont permis des zones de non droits de se développer. A gauche ou à droite, le bilan est amer. Autant pour les sociétés qui ont été jusqu’à peu considérées comme des exemples d’intégration, je pense à l’Angleterre, leur communautarisme. Chaque communauté vit sur elle-même – Je tolère l’autre pour autant que je n’ai rien à faire avec lui – Le réveil est brutal. Dans l’incapacité de travailler ensemble les problèmes sociaux, l’on en arrive parfois à construire des murs pour isoler un quartier comme c’est le cas à Padoue en Italie, ou par gain de « paix », les tours occupées par les immigrés du quartier de Via Agnelli ont été isolées du reste de la ville par un mur bétonné. On réinvente à chaque fois le ghetto.

J’ai observé les difficultés pour les polices à interpréter les recherches, observations, recommandations, traités et conventions, en des mesures concrètes et traduites en outils professionnels. Les premiers gestes des directions, par exemple des Corps de police, engagent généralement la mise en place de normes contraignantes, traduites par des ordres de services, codes de déontologie, et autres textes normatifs placés sous la surveillance des États-majors ou d’une « police des polices » ou organes d’inspection. Ce qui m’amène à la prise de position suivante : Les défis des directions de police en ce début du XXIe siècle sont de conduire la police à devenir une organisation axée sur l’apprentissage continu des Droits humains, fondement de l’idéal démocratique que nous défendons et devons préserver. Cela sous-entend que les Corps de police doivent entrer dans des processus de qualifications qui orientent le recrutement et la formation dans une continuité. Dans cet ordre des choses, il est encore intéressant d’observer la question du profilage. Elle soulève bien plus d’interrogation que la seule discrimination raciale, elle questionne celle des genres, homme, femme, celle des confessions et des orientations sexuelles. D’autant qu’en étudiant les dispositifs de formation et les politiques RH des Corps de polices suisses, je constate le manque d’examens du sujet discriminatoire. Au mieux je trouve quelques heures de sensibilisation dispensée lors des formations de bases, exceptionnellement en formation continue. Il suffit d’observer les exigences du nouveau Brevet Fédéral, mis en place en 2004, pour constater que ces questions sont quasi inexistantes, seules sont évoquées quelques notions sur les recommandations des Droits humains en matière de discriminations des groupes minorisés. Nous pouvons aussi nous questionner sur le faible pourcentage temporel consacré à l’enseignement (2 à 3 pourcents selon les Cantons) du module Éthique et Droits de l’homme inscrit dans la formation de base du policier suisse.

Le métier policier bafoué, inauguration d’une exposition itinérante au MAMCO (Musée d’art moderne et contemporain) à Genève, près de 500 invités, alors découverte d’une fête privée face au bâtiment de ce même MAMCO, bruits d’essoufflements, spectacle affligeant de policiers en congé, et de gardiens de prison, se mesurant au lancé de haches sur des cibles de bois, bières en quantité, chemises d’armailli, rires gras, ventres flasques, alors que les gens de la culture se pressent à l’entrée du musée, s’en suit des ronflements assourdissants de grosses cylindrées, il débarque alors plusieurs dizaines de motards aux couleurs des Hells Angels et Bandidos, de France et de Suisse, deux organisations criminelles, et reconnues comme telles par l’Administration fédérale, accueillies par les mêmes représentants de l’ordre évoqués ci-avant, stationnements disciplinés des gros cubes sous la conduite de policiers, je me retire sur la pointe des pieds quand une main se pose sur mon épaule droite, un journaliste d’un prestigieux quotidien de la région venu à l’inauguration, que fait la police me demande-t-il ? Elle roule lui je lui réponds en montrant les motos, il sourit et ajoute que notre Conseiller d’Etat Pierre Maudet (ministre), en charge de la police, n’a pas encore agit contre le ver qui est dans le fruit, malgré les réformes entreprises, j’acquiesce…

Les métiers policiers sont aujourd’hui plus complexes et leurs enjeux majeurs pour garantir l’équilibre sécuritaire nécessaire au développement social et économique de nos sociétés. Ils requièrent des habiletés professionnelles nouvelles, mais une chose reste immuable : l’adhésion aux valeurs fondamentales de notre Etat de droits. Dès lors, il ne suffit plus de compter sur la formation de base en école de police pour acquérir la juste compréhension de ces enjeux. Il s’agit d’élargir le recrutement à de nouveaux profils de policiers. Aussi, le recrutement doit exiger plus de compétences. Il est nécessaire d’évaluer le postulant à son degré d’adhésion à nos valeurs d’une société de droits. L’attention doit être portée sur les capacités d’apprendre, d’évoluer et d’être en mesure de procéder à de l’introspection, aux capacités de défendre les positions politiques de l’État, ceci pour évaluer immédiatement les capacités du postulant à opérer des démarches « éthiques », c’est-à-dire comprendre ce qui sous-tend les lois et les règlements d’un État de droits et démocratique. Une attention particulière doit être portée encore sur la faculté à s’affirmer, à l’authenticité du postulant et ses capacités d’autonomie et d’initiatives, aux capacités de réagir positivement aux difficultés, frustrations et stress. Si l’on désire maintenir le haut niveau d’exigence nécessaire à la pratique des métiers policiers, alors il s’agit de professionnaliser encore le recrutement au sein de nos Corps de police.

Le maintien de la paix dans nos cités dépasse les seules notions d’effectifs policiers comprenant plus ou moins de brigades spécialisées, de commissariats, ou la fourniture d’équipements de combat, de vidéoprotection, etc. Faut bien en convenir, l’organisation policière actuelle est fragilisée et se crispe face aux nouvelles criminalités.

Le mode de gestion actuel de la police, hiérarchisé à outrance, a peine à concevoir d’autres actions en dehors des stratégies de maintien de l’ordre et de confrontation, a peine à innover, a peine à séduire de nouveaux candidates et candidats.

Il est donc capital, pour nous tous, de considérer la sécurité urbaine à une plus grande échelle d’esprit et de conception. L’insécurité publique contourne et dépasse le cadre policier. Nous devons élaborer une véritable politique de proximité et de prévention impliquant l’ensemble des acteurs sociaux. D’ailleurs, ces derniers, parfois sans le savoir, sur le terrain, effectuent des tâches de police. Nous devons imaginer et produire de nouveaux projets, mettant en scène, dans nos quartiers, aussi bien le postier que le concierge, le travailleur social hors murs, l’employé de la voirie, et naturellement le gardien de la paix référant. Les actions de sécurité doivent s’opérer dans un territoire clairement défini, en relation permanente avec la population, par une responsabilisation et valorisation de tous ces acteurs sociaux, dans un esprit de transdisciplinarité et par l’évaluation de la qualité des prestations de service fournies. C’est pourquoi les corps de police doivent changer leur manière de travailler, ainsi que leur politique d’engagement et de formation, afin de mieux s’appliquer à préserver la paix et non seulement s’entraîner à des ordres de bataille. Cet effort obéit à d’exigeantes capacités d’entreprise et d’innovation. Les polices en tenues doivent être visibles et en mesure d’offrir à la population une quantité de services qu’il devient difficile, du constat même des policiers, d’assurer par la seule dispense d’un commissariat traditionnel. Il faut donc aussi décloisonner ces postes et les rendre mobiles.

Des postes de polices mobiles et itinérants ouverts à tous les acteurs sociaux actifs en sécurité publique permettent plus de présence dissuasive et plus de disponibilité.

Les policiers, comme leurs partenaires, pourraient ainsi être davantage à l’écoute des besoins de la population et médier comme résoudre les problèmes par l’identification des causes. En effet, beaucoup de problèmes sont en réalité des besoins.

Les policiers doivent mieux occuper le terrain nourricier des criminels.

Tout un programme. Cependant, nous constatons que les directions de police se ferment, s’isolent dans de véritables casernes et réfutent tout changement sous prétexte qu’ils se sentent menacés. Mais, c’est la paix de nos cités qui est menacée. Nous sommes tous concernés. Nos expertises des pratiques policières en France, en Belgique et en Suisse relèvent pour beaucoup du même constat. La police est affaiblie par la structure qu’elle a empruntée, au fil de son histoire, aux militaires. Elle est conditionnée à agir comme s’il s’agissait de situations de guerre et non de paix. Son organisation autocentrée l’amène à conduire des opérations en toute indépendance logistique, faisant fi des contextes sociaux. Elle est trop peu apte à réhabiliter sa présence, à pacifier ses missions. Son organisation favorise les compromissions protectionnistes, récompense et valorise les opérations de combat plutôt que de résolution. L’initiative personnelle est souvent réprimée sous le jouc des voies de service et de l’obéissance à tout prix.

Le pendant de cette professionnalisation militarisée altère les capacités de changement, seules conditions pour s’adapter aux mutations sociales.

Les femmes et les hommes politique peuvent bien brandir le spectre de l’insécurité ressentie ou réelle, mais combien peuvent nous confier leur détermination et leur courage à réformer la police et à ouvrir les programmes de sécurité publique à l’innovation et aux compétences pluridisciplinaires.

Pour en savoir plus : www.flicdequartier.ch

Co-écrit avec Frédéric Maillard, économiste de gestion, interlocuteur privilégié entre les pouvoirs politiques et les corps de police, en qualité d’analyste et prévisionniste des évolutions policières

Propos recueillis par la Commission Fédérale Contre le Racisme

Quelles bonnes pratiques préconisez-vous pour éviter que les Noirs en Suisse ne deviennent systématiquement la cible de contrôles policiers du simple fait de la couleur de leur peau?

Premièrement, initier des réflexions institutionnelles à propos de la discrimination professionnelle, que je qualifie d’objective, une action par laquelle les critères de genres, ethniques, sociaux, d’âge, d’habillement ou de comportement, etc. ont des fonctions opératoires et objectives. La principale difficulté pour les policiers consiste à ne pas généraliser des appréciations issues de la pratique, mais au contraire d’effectuer consciemment des hypothèses de travail. Les choix de personnes à contrôler ou à interpeller doivent se baser sur un faisceau d’indices et une contextualisation. En aucun cas ces « choix sélectifs » ne doivent être animés par des valeurs personnelles. Deuxièmement, les policiers ont grandement besoins d’outils de travail et de compréhension des enjeux d’un Etat de droit, bien avant des cours sur la lutte contre le racisme. Oui, j’ai officié pendant dix ans comme formateur de policiers en Suisse et en France et je ne crois plus que la formation seule peut éviter des glissements racistes. Troisièmement, lors du recrutement, il faut évaluer le postulant à son degré d’adhésion aux valeurs défendues par l’institution policière dans un Etat de droit, ainsi que ses capacités à se remettre en question. Dans ce cas l’attention sera portée sur les capacités d’apprendre, d’évoluer et d’être en mesure de procéder à de l’introspection, aux capacités de défendre les positions politiques de l’Etat, ceci pour évaluer immédiatement les capacités du postulant à opérer des démarches « éthiques », c’est-à-dire comprendre ce qui sous-tend les lois et les règlements d’un État de droit démocratique. Si l’on désire réellement trouver une issue aux problèmes de racisme et de discrimination, il faut élaborer une réflexion sur les processus, développés par la pratique, qui sous-tendent les représentations subjectives, qui agissent comme des protections aux peurs engendrées par un métier à risques. Il s’agit également d’appréhender les notions de pouvoir de coercition et discrétionnaire et, par conséquent, les dangers d’abus de pouvoir et de discrimination.

Y a-t-il des mesures concrètes prises au sein des polices en Suisse pour éviter les dérapages et les abus envers les Noirs et pour éviter les pratiques discriminantes et racistes ?

Quelques-unes, mais les Corps de police ne sont pas pourvus encore en grilles d’analyses de situations critiques. Dans toutes les affaires considérées à caractères racistes, c’est la confirmation ou l’infirmation du degré de racisme du fonctionnaire impliqué qui sont évaluées et l’on ne peut que déplorer que ne soient pas interrogés l’action menée, les moyens mis en œuvre, les outils utilisés, psychiques et physiques, l’encadrement, la communication, en amont et en aval de l’intervention. Pourquoi l’agent est-il intervenu de la sorte ? Pourquoi a-t-il privilégié cette action plutôt qu’une autre ? Qu’avait-il à sa disposition pour résoudre le problème ? A-t-il déjà été confronté à ce type d’action ? Quelles ont été les instructions ? A-t-il été confronté à ce type d’action lors de formations continues ? Ce sont autant de questions qui renforcent, je veux le croire, la réflexion critique et évitent l’enfermement de l’exclusif débat raciste. Les réponses formulées répondraient aussi bien au devoir de rendre compte des institutions d’État envers les citoyens, qu’aux développements de nouvelles compétences professionnelles. Cela permettrait à la police de trouver une position ferme sur ce qu’est un acte à caractère raciste ou discriminatoire envers les Noirs et les autres communautés. Les Corps de police souffrent d’immaturité organisationnelle en ressources humaines et en politique de formation, de faiblesses managériales, d’absences de politiques en éthique et droits de l’homme et de grilles de lecture des situations critiques. Les outils manquent pour soutenir un regard policier déshabillé de réflexes protectionnistes primaires. Deux mesures simples peuvent être mises en place. La première consiste à aménager, à la prise ou à la fin de service, un espace de discussion pour faire le point sur telle ou telle pratique abusive ou idée reçue. C’est aux cadres intermédiaires d’organiser ces moments de discussions. Durant ces séances, ils sensibiliseront leur personnel et en profiteront pour remettre à l’ordre ceux qui, par routine, se laissent aller à la discrimination . Ça implique que les cadres soient formés pour. La seconde mesure, plus institutionnelle, consiste à mettre en place une analyse des incidents critiques. Par ce biais, des exemples d’interventions délicates, ou dénoncées comme telles, pourront servir de spécimen pour découvrir toutes les fragilités du système de management, et envisager alors des mesures à long terme. Ainsi, pour atteindre les objectifs de combattre l’acte raciste et toute forme de discrimination, les états-majors doivent développer trois axes : La posture et attitude de leurs agents sur les rôles du service public et les valeurs défendues dans un État de droits ; Les compétences des cadres intermédiaires à promouvoir les postures et attitudes des policiers ; Les qualités du management des cadres supérieurs en analyse d’incidents critiques.

A qui peuvent s’adresser les personnes qui s’estiment victimes de contrôles abusifs et systématiques ? Ces organes sont-ils suffisamment indépendants de la police pour pouvoir remplir leur fonction qui est de protéger les victimes ?

Tous les Corps de police ont un groupe, une brigade, d’inspection générale. Mais la plupart du temps ce service n’est pas indépendant à la police. Il s’agit d’officiers de police qui ont beaucoup de difficultés à ne pas défendre la profession contre elle-même. Il n’y a pas de vue pluridisciplinaire et indépendante. Et en général ces officiers rendent des comptes à la direction de la police, elle-même ayant tout intérêt que les affaires ne soient pas ébruitées. Généralement c’est le chef de la police qui dirige l’inspection générale. C’est une absurdité. Certes parfois une affaire est rendue publique, où dénoncée en justice, mais c’est exceptionnel. Certains Corps de police ont un commissaire à la déontologie, d’ordinaire il s’agit d’un juriste ou d’un magistrat, là encore, il est difficile pour cette personne d’obtenir les versions exactes des affaires. Il faut savoir qu’en tout premier lieu c’est le responsable direct du policier qui prend sa déposition, parfois un officier, dans la plupart des cas la déposition sera « orientée » avant d’être acheminée par voie de service. Il est nécessaire d’instaurer un collège pluridisciplinaire extérieur au Corps de police qui puisse avoir accès sans restriction à l’ensemble des dossiers, interpeller directement les agents de police, visiter les postes et les brigades sans avertissements.

La Grande Chambre de la CEDH rejette le recours de la Suisse dans l’affaire Kalifa. L’homme avait été rudoyé par des policiers genevois lors d’un contrôle d’identité. Porter un jugement critique sur la pratique policière en Suisse, et la pratique de la cœrcition d’Etat, demeure encore un tabou dans les corps de police. Cette expression de vulnérabilité semble conforter l’idée qu’un danger subsiste à questionner l’essence des valeurs policières. Pourtant, les statistiques démontrent largement que l’immense majorité des doléances déposées contre la police concernent des contrôles d’identité, les conditions d’interpellation, les gardes à vue, d’accueil et le refus de prendre en compte des dépositions, ceci en lien avec le degré d’intégration sociale du plaignant. Le mécontentement se cristallise autour de pratiques ordinaires, et sans éclats. C’est donc bien autour de ces pratiques que les policiers doivent être encadrés. Et tous les secteurs de la force publique sont concernés. Dans la majorité des situations, qu’il s’agisse du personnel policier et des douanes, de gardiens et surveillantes de prison, de collaborateurs des offices d’immigration et d’asile, des convoyeurs et préposés aux refoulements, ce sont les problèmes qu’on pourrait qualifier par une extrême banalité qui engendrent les plus graves dérapages. Une analyse critique de ces affaires quotidiennes et banales doivent amener des éléments d’ingénierie sur la qualité de l’encadrement de l’institution.

Pour en savoir plus : Présumé Non Coupable, des flics contre le racisme